Point de vue
La Grande Cuisine n'est-elle qu'une simple Boîte?
Alors que le français déjeune ou dîne de plus en plus rarement chez lui, on voit apparaître dans notre environnement domestique une multitude d'équipements ménagers dont les aboutissements esthétiques parviendraient à eux seuls à stimuler notre appétit. Couleurs, formes, matériaux, tout est là pour flatter nos sens et susciter notre envie (et non plus notre besoin) de cuisiner.
Alors me direz-vous, pourquoi la Cuisine Professionnelle, creuset de la fabrication de milliers de repas quotidiens, devrait-elle se cantonner à l'image ennuyeuse d'une vulgaire boîte aux couleurs ternes et aux contours anguleux?
Une raison financière peut-être? Certes, vous entendrez de-ci, de-là, les clairons de la République nous rappeler qu'il n'y a jamais assez de budgets pour moderniser tout à la fois et l'espace de distribution et l'outil de production ; et il n'est pas besoin ici de préciser qui, du combat Salle à Manger vs Cuisine sort toujours le grand gagnant. Alors, lorsque l'effort est fait d'investir également dans la cuisine, il paraît convenable à nos élus de se limiter financièrement au strict nécessaire.
Est-ce à dire qu'une cuisine designée serait plus coûteuse? Que l'on se détrompe, car d'autres domaines, pionniers en la matière, ont déjà savamment démontré que le "beau" n'était pas nécessairement synonyme de cherté. Le beau, compris ici également dans le sens de l'utile et de l'efficient, découle résolument d'une intelligence de l'objet, d'une prise en compte de l'ensemble de ses contraintes et besoins, et par conséquent, implique très souvent de substantielles économies de matières, de gestes ou encore d’énergies que l'objet empirique n'aurait pu entrevoir.
Une raison ergonomique? Souvenons-nous de notre enfance : prenons une boîte à chaussures (la cuisine), et disposons y des petits cubes (les équipements) ; non pas que la conception de cuisine procède nécessairement de la sorte mais vous aurez néanmoins une bonne image de certaines recettes ressassées ainsi depuis que la restauration collective existe. De quelle ergonomie parlons-nous là?
L'Ergonomie, celle que nous envisageons pour illustrer ce propos, part de la fonction ; elle se révèle dans l'aptitude de l'outil à assurer sa nettoyabilité et éviter tout développement bactérien, s'affirme dans l'économie de gestes, excelle dans la maîtrise des conditions de travail (température, hygrométrie, qualité de l'air, niveau d'éclairement, rendu des couleurs, confort visuel). Chacun de ces points devant bien sûr impérativement faire l'objet d'une réflexion préalable à la conception de la "boîte" dont elle ira jusqu’à ordonner les contours.
Une raison pratique alors? Certes, il est vrai que les rares tentatives d'implanter des équipements au chausse-pied dans des constructions en forme de quille de bateau ou d'aile d'avion ont laissé place à bien peu de prosélytisme, et pour cause.
Notons néanmoins que la démarche logique inverse a déjà porté ses fruits. Elle part, primo, de la compréhension du menu et des gammes de produits utilisées, indispensable à la définition et au dimensionnement des outils de stockage, de production, puis de distribution ; secundo, de la conception, autour des équipements, des espaces nécessaires à l'hygiène et l'ergonomie ; tertio, de l'organisation séquentielle de ces espaces dans le cadre de la marche en avant ; pour finalement aboutir au design de l'enveloppe qui en découle.
En fait, aucun frein ne saurait plus justifier que la Grande Cuisine ne franchisse le Rubicon qui sépare encore l'outil archaïque de l'objet moderne. Déjà, certains industriels, partant du principe connu que le laid vend mal, ont anticipé les équipements de demain ; déjà certains concepteurs de cuisine, conscients du potentiel sans limites d’une telle vision, œuvrent à l'érection de la cuisine professionnelle au stade de maturité que le cuisinier moderne est en droit d'attendre d'elle.
Reste à gager que demain nos cuisines seront aériennes, colorées, accueillantes, conviviales même, enfin dégagées de tout complexe industriel.
Et peut-être alors, après les cocottes-minute, presse-agrumes, et autres grille-pain, verrons-nous s'ouvrir la porte du musée aux marmites, fours mixtes et lave-batterie?